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Les femmes ne devraient pas être écoutées que parce qu’elles sont des victimes de guerre- Mary Robinson

Membre du Comité consultatif Eminent de l'AWEPA

Les parlementaires sénégalais donnent un nouvel élan dans la lutte pour l’abandon de l’excision au Sénégal

11 octobre 2013

Les parlementaires sénégalais donnent un nouvel élan dans la lutte pour l’abandon de l’excision au Sénégal

Dr Omar Ndoye

Dr Omar Ndoye

Le Docteur Omar Ndoye, ancien député sénégalais et ancien Président de la Commission Santé, Population, Affaires Sociales et Solidarité Nationale, est aujourd’hui enseignant-chercheur à l’Institut de recherches et d’enseignement de psychopathologie (Université Cheikh Anta Diop à Dakar, au Sénégal). De plus, il consulte au service de psychiatrie de l’Hôpital Fann. Le Dr. Ndoye collabore avec l’AWEPA pour la mise en œuvre du programme « Mutilations génitales féminines : accélérer le changement, » un programme conjoint avec le FNUAP et l’UNICEF, lancé au Sénégal depuis 2012.

Le 11 octobre, les Nations Unies célèbrent la Journée Internationale de la Fille afin de reconnaitre les droits des filles et les obstacles auxquelles elles se heurtent de par le monde; à l’AWEPA nous avons saisi cette opportunité pour réfléchir d’avantage sur les mutilations génitales féminines et/ou excisions (MGF/E) telles qu’elles sont pratiquées aujourd’hui au Sénégal et sur le rôle des parlementaires à l’égard de l’abandon de la pratique.

Veuillez trouver ci-dessous la transcription de l’interview avec le Dr. Ndoye.

1.     Pouvez-vous parler un peu de la loi 99/05 ? Depuis quand existe-t-elle ? Que vise-t-elle à accomplir ? Comment s’applique-t-elle ?

Cette loi vise l’interdiction de la pratique de l’excision et de toutes les formes de violence qui portent atteinte à l’intégrité physique des filles et des femmes au Sénégal. C’est une sorte de protection des filles pour que ces dernières puissent se développer normalement sans qu’on ait à sectionner une partie de leur corps. La loi 99/05 fut votée grâce à la mobilisation d’un collectif de femmes parlementaires qui existait à l’époque, des associations de femmes juristes, ainsi que des ONGs locales engagées dans la cause de l’abandon de l’excision. En effet, au Sénégal, à chaque législature, un corps de femmes parlementaires est constitué pour aborder les atteintes aux droits humains des femmes et des filles. Dans le passé, ce collectif de femmes parlementaires s’est surtout mobilisé pour la parité entre les sexes.

En 1999, certains hommes parlementaires se montrèrent réfractaires à cette loi. En effet, à l’époque, une partie importante de la population pensait que les bailleurs de fonds et les partenaires étrangers avaient imposé cette loi. Aujourd’hui on peut dire que, même si elle est entrée en vigueur, elle n’a pas vraiment changé les mœurs. Malgré les moyens non négligeables dont elles disposaient, les campagnes de sensibilisation mises en place tout de suite après la mise en place de la loi n’ont pas abouti à grande chose. D’autant plus qu’aujourd’hui, à l’heure où on en parle, la loi n’est pas appliquée. Elle fut appliquée une seule fois, de façon assez malheureuse. Un magistrat en charge de ces affaires au Ministère de la Justice témoigna à ce sujet lors du séminaire organisé par l’AWEPA en mars 2013 à Dakar. Il raconta que l’un de ses collègues avait appliqué la loi dans un village au Nord du Sénégal en mettant en prison une exciseuse. A ce moment, une grande masse de personnes se mît à prier en créant une pression sociale extrêmement puissante. Le magistrat tomba malade et l’exciseuse fut libérée de prison. Aujourd’hui, selon notre collègue, le magistrat reste encore prostré au lit. Du coup, aucun autre magistrat n’a condamné qui que ce soit. C’est quelque chose de difficile, il y a des freins extrêmement forts. L’Etat ne parvient pas réellement à appliquer cette loi. 

2.      Existe-t-il une stratégie nationale par rapport aux MGF/E ? Quelle est-elle ? Qui en est impliqué ? Quel est le rôle des parlementaires au sein de cette stratégie ?

Entre les années 2000 et 2005 il y a eu un premier plan d’action quinquennal. Ce plan fut créé en consensus avec plusieurs acteurs sociaux et parties prenantes. L’un des résultats fut l’étude démographique de 2005, qui démontra que le 28% de la population féminine âgée de 15 à 49 ans était excisée au Sénégal. Aujourd’hui il y a un deuxième plan national, de 2010 à 2015. C’est un plan de l’Etat qui est en lien avec les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) et qui vise l’abandon total de l’excision au Sénégal en 2015. Avec ce plan, toute une stratégie nationale avec une série de coordinations a été mise en place. Dans les régions il y a ce que l’on appelle des Comités régionaux pour l’abandon de l’excision. Au niveau départemental ce sont les Comités départementaux. Il y a également des Comités au niveau des communautés rurales. Ce plan est essentiellement une opportunité de protection des filles.

Par contre, les parlementaires n’étaient pas réellement impliqués dans cette stratégie. L’implication des parlementaires est arrivée grâce à l’AWEPA. En effet, depuis le début de cette année, les parlementaires et l’AWEPA se sont mis à réfléchir de façon conjointe sur cette problématique. Du côté des parlementaires au début nous avions beaucoup plus insisté sur le problème des viols, car le Sénégal était tombé dans une recrudescence extrêmement forte des viols. Nous n’avions donc pas mis l’accent sur l’excision. Maintenant qu’une nouvelle législature vient de commencer, que le collectif des femmes parlementaires a choisi de travailler sur l’axe des MGF/E, et que des organisations comme l’AWEPA, le FNUAP ou l’UNICEF s’y sont engagées, nous pouvons dire sans aucun doute qu’il y a un nouvel élan vers l’abandon de l’excision.

3. Qui sont les partenaires dans cette campagne ?

Il est important que les élus du peuple, qui représentent le peuple, qui sont proches du peuple, puissent saisir la question de l’excision et en parler. La participation des parlementaires dans la sensibilisation de la société est un plus; et j’ose dire même un déclic. Si la population voit un citoyen de son même quartier, communauté, ou département, qui a été élu pour la représenter à l’Assemblée nationale, retourner à son lieu d’origine pour parler du sujet, elle aura tendance à prendre la chose au sérieux. Elle se dira “ah, tiens.” Je trouve que ça c’est un déclic qui est plus efficace que la plupart des activités de sensibilisation organisées par des organisations occidentales en milieu rural. Quelqu’un disait, lors du séminaire, que ces organisations arrivent dans les villages avec leurs 4×4 et quelques sénégalais pour rassembler des femmes et parler de l’excision. Peu après, les femmes déclarent publiquement vouloir abandonner la pratique. Mais dès que la poussière de leurs voitures retombe, les exciseuses reprennent leur travail. On est arrivé à dire qu’au Sénégal trois mille villages avaient déclaré avoir abandonné l’excision. Malheureusement ce nombre n’est pas très réaliste.

La démarche engagée par l’AWEPA est originale et holistique, dans la mesure où elle n’engage pas seulement les parlementaires, mais aussi les leaders religieux (y compris les Imams), les ONGs, les associations de juristes, les collectifs de femmes et de jeunes, ainsi que tout le réseau étatique des Comités régionaux, départementaux et communautaires.

Tel que je le mentionnais, jusqu’ici ni les parlementaires ni certains autres acteurs de l’Etat n’étaient impliqués dans la stratégie nationale de lutte contre les MGF. C’est pour cela que, lors du séminaire organisé par l’AWEPA en août dernier, les deux présidents des Commissions régionales qui assistèrent manifestèrent une grande satisfaction. C’était la première fois qu’on les impliquait réellement, malgré le fait que ces deux présidents venaient de deux des régions à plus haute prévalence des MGF: Matam et Sédhiou.

4.   Quels sont les plus grands défis que vous avez rencontrés dans le contexte de cette campagne ? Quel est le meilleur moyen d’y répondre ?

Le premier défi que nous avons rencontré a été la mobilisation des parlementaires, c’est-à-dire d’éveiller leur intérêt envers cette cause. C’est vrai que les parlementaires sont très sollicités, mais nous sommes en train d’y arriver. Quand l’AWEPA organisa une première rencontre en mars 2013, d’aucuns firent le commentaire « voilà un séminaire de plus. » D’ailleurs il est vrai qu’il y eût des absences. Toujours est-il que ce séminaire eut du succès quant à la conscientisation des élus et à la complexité des débats. Nous approfondîmes l’argument médical, en montrant les séquelles et la perturbation globale de la fille excisée plus tard : perturbation au plan physique, psychologique, social, etc. Ensuite, des parlementaires qui avaient été excisées témoignèrent. Leur témoignage, émouvant et puissant, secoua les participants et favorisa un débat riche et complexe. L’une des parlementaires excisées souligna par exemple, qu’elle ne serait jamais capable de mettre en prison sa propre grand-mère qui pratique l’excision. Les débats mirent donc en relief une certaine ambivalence, qui témoigne du caractère culturel de cette pratique. Le nuage de contradiction était palpable, surtout quand quelqu’un évoqua que quand une fille n’est pas excisée dans un endroit d’excision, elle n’est pas considérée comme une femme, elle est insignifiante. Elle peut ne pas trouver de mari. On la désigne du doigt. Etant donné cette discrimination, beaucoup de femmes sont contraires à l’abandon de l’excision.

Ce qui est évident c’est que lors de ces séminaires, les députés se sont dit qu’il fallait essayer de bouger dans cette législature. Quatorze ans se sont écoulés depuis que la loi a été approuvée et encore nous avons du mal à l’appliquer. Il faut voir ce qui ne va pas, trouver des solutions et continuer d’impliquer les parlementaires. C’est remarquable que les députés de la Commission de Santé, Population et Affaires Sociales soient parvenus à intéresser d’autre députés qui ne sont pas membres de la Commission, mais qui sont résidents originaires des régions de haute prévalence des MGF.

5. C’est avec ces parlementaires que vous avez prévu d’organiser des visites de terrain dans le court terme?

Oui. Au-delà des débats il faut aussi aller sur le terrain, parce que c’est sur le terrain que les choses se passent. Tels que nous l’avons mentionné, le plus grand défi relève de l’obstacle culturel, traditionnel. Je me souviens d’un endroit auquel nous aurions voulu aller avec les parlementaires. Mais nous n’étions pas les bienvenus, car les populations n’acceptaient pas qu’on vienne leur parler de l’excision. Il s’agit d’une coutume qu’ils n’abandonneront pas, car ils l’ont héritée des ancêtres. Pourtant le sage Amadou Hampâté Bâ disait qu’il y a des pratiques que nos ancêtres, retournés au monde, auraient trouvées caduques.

Je crois tout de même qu’il ne faut pas baisser les bras. L’un des défis c’est d’avoir accès aux exciseuses. Tant que l’on n’adresse pas les exciseuses ou ceux qui ont un accès direct aux exciseuses, on n’avancera pas. Il faut informer, sensibiliser, renforcer les connaissances des actrices praticiennes de l’excision, et surtout il faut impliquer tous les acteurs des communautés pratiquant l’excision.

Pour ce faire, avec l’AWEPA nous avons mis en place des équipes de députés qui se déplaceront dans certaines régions où la pratique est plus ancrée. Il y aura aussi d’autres députés qui les précèderont. Par exemple si une équipe doit aller à Kolda, les cinq députés originaires de Kolda quitteront Dakar trois à quatre jours avant le départ du reste de la délégation. Une fois sur place ils travailleront avec les représentants des Comités régionaux et départementaux et avec le plus grand nombre de parties prenantes: avec les religieux, les associations des femmes, de jeunes, etc. Ils chercheront les « poches de résistance culturelle » de façon à mieux orienter l’itinéraire de la délégation de parlementaires qui se rendra sur les lieux à fortiori. Ils établiront des contacts tout en gardant la discrétion et le respect requis.

D’autre part, l’AWEPA nous a préparé un guide de suivi et d’évaluation qui nous permettra de maintenir la cohérence dans nos axes de travail et qui nous permettra aussi d’évaluer ce qui a été accompli. Cet outil nous permettra de retourner sur les lieux quelques mois plus tard et constater s’il y a eu un décalage par rapport aux résultats que nous visions.

6.     Quel est votre rôle dans cette campagne ? Que voudriez-vous accomplir ? Cette question vous touche-t-elle personnellement ?

Le sujet des MGF me touche énormément de par mon itinéraire. J’ai été instituteur, j’ai dirigé des centres sociaux, au Sénégal et en Europe. Je me suis toujours intéressé au monde de l’enfant. A un moment, quand j’habitais à Paris, j’ai participé à une rencontre sur l’excision dans laquelle l’on projetait un film qui appelé « Tu ne couperas point. » C’est ainsi que ma sensibilisation a démarré par rapport à ces questions. Dès que j’ai été élu à l’Assemblée nationale, j’ai créé et mis en place un réseau, le réseau PEVA, qui d’ailleurs continue à travailler dans le cadre de cette nouvelle législature au Sénégal. C’est un réseau pour la protection des enfants contre les abus et violences. J’avoue qu’on s’est beaucoup appesantis sur les viols. On a même amené le Ministre de la justice de l’époque à écrire une lettre à tous les procureurs du Sénégal pour demander des sanctions exemplaires de 10 ans s’il y avait un viol d’enfant. A chaque fois qu’il y avait un procès, nous nous déplacions jusqu’au tribunal avec un ou deux collègues, vêtus avec nos écharpes de députés. Avec notre présence nous cherchions à faire une pression pour que les coupables soient dument condamnés.

Maintenant je ne suis plus député mais l’AWEPA et le Président de la Commission de Santé, l’Honorable Alpha Baldé, m’ont donné l’occasion de continuer ce combat pour les enfants. Ils m’ont remis les pieds à l’étrier. Aujourd’hui, je participe également à la mise en place d’un dispositif visant éliminer l’excision au Sénégal et dans toute la sous-région. Car il est d’avis que ça ne sert à rien d’éradiquer l’excision au Sénégal si les pays frontaliers continuent de la pratiquer. Les gens tout simplement se déplaceront. Face à ça, nous souhaitons, en 2014, mettre en place une Alliance parlementaire africaine contre les MGF. Voilà mon combat d’aujourd’hui.